Mutations sociétales et transformations numériques
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La grenouille ébouillantée : pot bouillant avec flammes et grenouille dedans

Le paradoxe temporel de l’aidant : a-t-on le droit de prévoir ?

« Il avait l’air bien aujourd’hui, pourtant. » La phrase tombe, douce, et vous cueille très exactement là où ça fait mal, là où ça fait plier : puisqu’il « a l’air« , puisqu' »aujourd’hui« … à quoi bon signaler, activer, organiser, anticiper ?

Voilà l’un des reproches muets que la société — et la petite voix logée dans votre crâne — adresse à l’aidant. Le geste de préparer demain est un aveu. Vous exagérez, peut-être ? Vous n’y croyez plus, sans doute. Prévoir, c’est trahir. Connaître la chute avant qu’elle ne vienne.

Pré-voir, c’est voir avant. Avant l’apparence trompeuse du bon jour, avant le faux témoignage du visage calme ou du trait d’humour du moment. Dans un état très fluctuant propre à certaines pathologies dégénératives, chaque accalmie est un leurre. Le présent ment sur l’autre, or c’est précisément quand il est réconfortant qu’il ment le mieux. Ainsi le système vous tend une image rassurante, qui n’est pas celle de l’agir dont vous savez qu’il ou elle va avoir besoin dans un jour ou une heure.

Le présent dit « tout va bien, détends-toi« , l’avenir dit « dépêche-toi« . Et le psychisme, bon spectateur, ne demande pas mieux que de gérer la dissonance cognitive sur le mode dégradé, de l’économie de moyens, que le miroir sociétal lui propose. De résister au mal en vous laissant croire que tant que vous n’actez rien, rien n’est acté. « Jusqu’ici, tout va bien« . Comme dans la parabole de la grenouille ébouillantée ou dans la blague du parachutiste qui saute sans parachute.

Le paradoxe est là, entier : il faut agir maintenant contre ce que maintenant donne à voir. Préparer un futur qu’on voudrait ne jamais habiter. De ce qui s’en va par petits morceaux, de l’altérité dont l’intégrité se brise, c’est un deuil anticipé qu’il faut faire. Tout en lui résistant. L’aidant doit continuellement se tenir dans un temps à rebours, dans un temps dédoublé.

C’est pourquoi la seule lucidité raisonnable est de nommer ce Cronos qui tire l’humain vers l’avenir tout en l’avalant, et d’élever en conscience, dans la lumière de l’instant, les deux sens du temps. Pragmatisme d’action, optimisme de conviction. Agir comme si, croire que non. Parce que l’inverse de « prévoir », ce n’est pas « espérer » : c’est être pris de court, c’est voir trop tard. Et c’est retirer du temps au temps.

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