Mutations sociétales et transformations numériques
Mutations sociétales et transformations numériques

rm -rf certitudes/

Si vous n’avez jamais tapé rm -rf dans un terminal, sachez que c’est la commande la plus brutale de l’informatique. Et la plus honnête.

rm (remove) supprime. Le -r descend dans toute l’arborescence, sous-dossier après sous-dossier. Le -f se passe de confirmation : pas de « êtes-vous sûr ? », pas de « avez-vous bien réfléchi ? ».

Il n’y a pas de corbeille magique. rm -rf certitudes/ supprime brutalement et définitivement tout ce qui est dans le dossier. Sans filet, ni retour arrière. Mais ce qu’elle fait n’est pas ce que vous croyez.

rm -rf ne supprime pas les données : elle supprime le chemin qui y mène

Le slash final / désigne un répertoire, pas un fichier. Ce n’est pas une certitude qu’il faut abandonner, c’est un univers de certitudes. L’arborescence entière. L’organisation. Le classement. La hiérarchie. Toutes ces petites cases dans lesquelles chaque idée avait son étiquette, son chemin d’accès familier, son dossier bien rangé.

Car rm -rf ne détruit pas les données. Elle supprime le nom — le chemin d’accès, le lien entre l’étiquette et ce qu’elle désigne. Les données restent là, intactes, dans les blocs du disque. Vivantes mais injoignables. Data-coma. Bannies du système qui les a oubliées, mais pas détruites. Il les a marquées « espace disponible » et ce qui viendra après s’écrira par-dessus.

Ce que je prenais pour un savoir n’était qu’un nom. Le nom effacé, la chose est toujours là. Per[d|t]ue.

Dé(cons)truction

de con- ensemble, et struere, empiler : ce qui tient ensemble est dé-fait.

Nos certitudes fonctionnent ainsi. Ce qui les rend opérantes, ce n’est pas leur contenu — dormant, souvent banal, emprunté. C’est le système de renvois qui leur assigne une place. Elles tiennent parce qu’elles se tiennent entre elles.

Le flag -r ne s’attaque pas à une certitude isolée : il descend, il dévale récursivement. Les théories qui soutiennent les fondations et les hypothèses qui soutiennent les théories, les évidences qui soutiennent les évidences, les présupposés des présupposés. L’église n’est plus au centre du village, non parce qu’elle est détruite, mais parce qu’il n’y a plus de centre.

Mais alors, qui suis-je ?

Car voici l’inconvénient de l’écriture, mon cher Phèdre, comme de la peinture. Les productions de ce dernier art semblent vivantes; mais interrogez-les, elles vous répondront par un grave silence. Il en est de même des discours écrits : vous croiriez, à les entendre, qu’ils sont bien savants; mais questionnez-les sur quelqu’une des choses qu’ils contiennent, ils vous feront toujours la même réponse. Une fois écrit, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux pour qui il n’est pas fait, et il ne sait pas même à qui il doit parler, avec qui il doit se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin que son père vienne à son secours; car il ne peut ni résister ni se secourir lui-même.

Platon (Phèdre, discours de Socrate)

Naître pour n’être

Pour faire naître (des mots), il faut n’être, mais pour réaliser ce « n’être » il faut naître. Naître à la force, à cette forme de force destructrice de formes qu’est le rm -rf.

Le -f c’est la Force. Ne pas demander confirmation : c’est le geste le plus inconfortable, mais le plus nécessaire. Car la certitude interrogée sait très bien se défendre. Elle va te produire du « quand même », du « tout de même », du « on a toujours fait comme ça », du raisonnable. Elle convoque ses diplômes au mur, ses trente ans et quelques millénaires de bons et loyaux services. Le -f court-circuite cette rhétorique d’auto-conservation. Il dit : je n’ai pas besoin de ton avis pour te supprimer, parce que ta fonction première était de m’épargner l’inconfort de ne pas savoir.

C’est cet inconfort que je viens — que je suis toujours venue — chercher ici. :)

Madame I(rm)A

Madame Irma lisait l’avenir dans sa boule de cristal. Entre autres, sur ce blog (depuis plus de vingt ans), elle prédisait, prolongeait, confirmait ce que l’on voulait — ou devait — entendre.

Madame I(rm)A fait l’inverse. Ici, on sup-prime. On lève la pression. Celle de devoir savoir.

La commande parcourt récursivement toute l’arborescence. Elle y passe comme un visiteur qui parcourt chaque pièce en arrachant l’étiquette de chaque porte, supprime les portes, puis les couloirs, puis les murs. À la fin, il n’y a plus de hangar, plus de bâtiment. Plus de maison.

La maison est notre coin du monde.
Elle est, on l’a souvent dit, notre premier univers.

Gaston Bachelard (La Poétique de l’espace)

rm -rf supprime ce premier univers.

Ora et Labora

Ce que nous fait l’IA, c’est cela. Tes vieux objets ? SDF. Les morceaux jonchent le sol, inertes, dans un terrain vague d’infinis possibles, les limbes, un entre-mondes d’indécidés. Autour d’eux, il n’y a plus de pièce qui les contient, plus de porte pour y accéder, plus d’étiquette ou de serrure qui dit « ici, c’est la cuisine ». Ils existent encore mais n’habitent nulle part.

Et toi, In-forme, qui es-tu ? De quelles strates probabilistes es-tu construit ?

Ce que tu croyais rangé ne l’était que par habitude. Et dans ce vaste vide-grenier à ciel ouvert, accompagné de l’IA — géologue, spéléologue, guide de montagne, exploratrice — sans doute découvriras-tu que bien des préciosités n’étaient que des copies, des cadavres ou des 404, ou d’autres des malles au trésor que tu n’avais jamais ouvertes — pierre philosophale de l’alchimiste.

Et tous les espaces de nos solitudes passées, les espaces où nous avons souffert de la solitude, joui de la solitude, désiré la solitude, compromis la solitude sont en nous ineffaçables.

Gaston Bachelard (La Poétique de l’espace)

L’espace libéré n’est pas vide : il est disponible

Le vide se hante. Le disponible s’habite. Notre Liebe-erreté est d’habiter ce qui vient, fût-ce notre déconstruction.

D’ailleurs, Socrate n’affirme-t-il pas que « les meilleurs discours écrits ne sont qu’un moyen de réminiscence pour les hommes qui savent déjà. » ?

Je ne sais toujours rien, mais c’est là le premier pas vers la Liberté.

Alors j’écrirai ici ce qui repousse dans cet espace : les idées qui n’avaient pas besoin de l’arborescence pour exister, les connexions qui se forment quand les cloisons tombent, les questions qui ne s’élèvent que lorsqu’on a cessé de protéger les réponses. (leur malheur)

Qu’est-ce qui germe, quand on a consenti à perdre le plan du jardin ?

Ces arbres sont magnifiques, mais plus magnifique encore l’espace sublime et pathétique entre eux, comme si avec leur croissance il augmentait aussi.

Rainer Maria Rilke (cité par Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace)

Suivez-moi aussi sur Substack et abonnez-vous à Madame I(rm)A

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *